Effet pervers, ou la rencontre d’un embargo et de l’hélium

  • July 20, 2017

La grande affaire en matière de décision économique et politique consiste –notoirement- à prendre la pleine mesure des « effets induits », et ce en amont de la mise en application.

Ainsi, les futurs conseillers des décideurs passent-il un temps raisonnable à apprendre à intégrer ces facteurs indirects dans leurs analyses et propositions d’action qui en découlent.

A titre d’exemple concret, l’on peut ainsi s’interroger sur ce qu’il se passe si l’on augmente le salaire minimal d’un point de pourcentage : effet sur le marché du travail, impact social, sur les équilibres budgétaires de moyen terme, sur les niveaux de salaires immédiatement proches (« diffusion »), en termes de coûts et avantages politiques,…

Lorsqu’un producteur majeur de pétrole, telle l’Arabie saoudite, vient de son initiative à rompre les équilibres de l’offre et de la demande sur les marchés mondiaux en cessant brutalement et durablement de limiter sa production (cf. « ouvrir les robinets »), il doit se savoir parfaitement assuré de diminuer sa principale source de revenus -effet on ne peut plus direct. La mesure n’a  dès lors de sens que si ses auteurs anticipent un bénéfice substantiel de moyen ou long terme. En l’occurrence, une question doit se poser : les objectifs  économiques et géo-politiques et qui sous-tendent pareille position ont-ils été atteints ou sont-ils en passe de l’être ? Mais au-delà, une telle stratégie de rupture des équilibres porte des effets induits nationaux, régionaux et internationaux nombreux et interdépendants. Or, jusqu’à preuve du contraire, les conséquences sont largement négatives pour les parties prenantes... Sauf à considérer les effets bénéfiques liés à la contrainte de devoir, du fait même de la baisse des revenus issus des matières premières, intensifier d’urgence la diversification d’économies encore trop dépendantes de la ressource pétrolière ! En somme, un contrepoid à ce qu'il est convenu d'appeler "la malédiction du pétrole" et que le vénésuélien Juan Pablo Pérez Alfonzo désignait plus crument dès les années 1970 comme "The devil's excrement". Ce serait donc un effet pervers qui viendrait en corriger un autre. Intéressant.

Or, qu’est-ce qu’un effet pervers sinon un effet négatif que l’on n’a pas ou mal su anticiper ?

Le propre des effets pervers est précisément d’emprunter des voies que les ressources intellectuelles et matérielles méconnaissent avant qu’ils ne soit trop tard. L’insoutenable légèreté de l’hélium est là pour le rappeler…

La production d’hélium est secondaire de celle du gaz naturel. Dit autrement, on trouve sur terre –outre dans l’atmosphère- de l’hélium dans les poches de gaz naturel. Les Etats-Unis sont le premier producteur mondial de ce sous-produit. Le Qatar a, lui, notablement augmenté sa production depuis les années 2010 pour atteindre les 25% de la production. Non que ses champs soient proportionnellement riches en hélium, mais sa production de gaz naturel est telle, que beaucoup de peu finit par compter pour beaucoup. Or, après la rupture des relations diplomatiques et les mesures d’embargo prises début juin par plusieurs Etats membres du Conseil de Coopération du Golfe et de l’Egypte, les ports saoudiens et émiriens par lesquels transitait l’hélium qatarien lui sont désormais fermés. (*)

Si l’on retient dans cette affaire que la production d’hélium intervient comme élément secondaire, l’on peut conclure au manque d’élasticité de celle-ci. Ainsi, on ne peut guère s’attendre à une adaptation de court terme, qui verrait des acteurs alternatifs suppléer la carence de routes dont souffre la production qatarienne. Pas de pénurie en vue, semble-t-il, et l’on pourra avec intérêt suivre les alternatives que trouvera le Qatar pour exporter sa production. A plus long terme, la Tanzanie sera d’autant plus incitée à devenir et rapidement un acteur sur le marché, après la découverte de très importantes réserves d’hélium en 2016. (**)

Reste ce nouveau cas d’école à soumettre aux futurs conseillers des décideurs et qui rappelle, si besoin était encore, combien toute décision doit être pesée et ses effets induits anticipés. La circonspection, cette capacité à analyser à 360°, s’impose d’autant quand la mesure est brutale par sa nature et par le calendrier de sa mise en application.

Il sera intéressant de suivre les conséquences économiques et politiques de celle-ci, pas seulement pour le Qatar, mais pour les pays à l’origine des mesures dont il est l’objet. On ne manquera pas de relever que, unis de fait dans la décision de sanction, les données structurelles les concernant diffèrent, elles, singulièrement, de même que les rapports de force ou de dépendance entre acteurs. Ne serait-ce qu’au regard des notions de voisinage, d’image et de soft power, ou encore de répercussions potentielles sur l’attractivité économique, les situations diffèrent. Et ce sont là autant d'enjeux.

Dans l'immédiat, l'on pourra toujours arguer de ce que la question de l'hélium -déjà sensible sur les marchés mondiaux- avait été parfaitement vue et qu'elle fait partie des conséquences assumées d'un embargo. Soit. Ce ne serait alors plus un effet pervers, mais jouer avec le feu. Reste, à plus longue échéance, à surveiller des effets non anticipés et non anticipables susceptibles de survenir dans d'autres domaines que celui de la production d'hélium.

(*) Ce sujet a été abordé par The Atlantic, section "science", dans un article du 8 juillet 2017 intitulé “How the Qatar Crisis Shook Up the World's Supply of Helium”.
(**)  Outre les nombreux articles de juin 2016 qui annonçaient la découverte d'importantes ressources d'hélium en Tanzanie, l'on pourra consulter sur les perspectives d'explotation des gisements tanzaniens un plus récent article sous http://www.tanzaniainvest.com/mining/helium-exploration-lake-rukwa-2018